PONT-SALOMON, LABORATOIRE SOCIAL DU XIXe SIECLE

 Cliché : monument Dorian au Père Lachaise, © Isabelle Dorian



Le village-usine de Pont-Salomon s’étend dans un écrin de verdure à l’écart du bassin industriel de l’Ondaine dont il dépend. Né de l’industrie, son relatif isolement associé à la personnalité d’un industriel particulièrement novateur, Pierre Frédéric Dorian, en fait rapidement un laboratoire social idéal.

Idées Fouriéristes, Saint-simoniennes et enfin Paternalistes animent et accompagnent son développement jusqu’à la seconde guerre mondiale. L’organisation encore parfaitement lisible du territoire, ainsi que le patrimoine bâti conservé dans sa quasi-totale intégrité, offrent aujourd’hui au visiteur une lecture particulièrement claire de cette aventure. A ce titre, Pont-Salomon constitue en soi un exemple certainement unique en France.

Lorsque Pierre-Frédéric Dorian reprend les usines Massenet, c’est un homme dynamique, parfait exemple du « self made man » à la française. A l’origine simple commis, il est en passe de devenir un véritable capitaine de l’industrie. Son engagement politique qui le conduira à participer au gouvernement de notre pays anime déjà sa manière de gérer les affaires. Pont-Salomon sera le reflet des idées novatrices de cet homme, particulièrement  avancées pour son temps.

 

Un développement sous influence Fouriériste

Si l’influence fouriériste est évidente dans le paysage pontois, il est toutefois impropre de présenter ce village comme une matérialisation fidèle des idées de ce mouvement. En effet, ce n’est pas un phalanstère et l’entreprise qui est au cœur du village fonctionnera toujours selon un modèle capitaliste où la gestion reste confinée entre les mains de quelques-uns (contrairement aux théories fouriéristes qui ambitionnent d’abolir le salariat, par le biais d’une gestion aux mains d’associations ouvrières faisant de chaque travailleur un copropriétaire de l’entreprise).

Pourtant, Dorian est sans conteste profondément empreint des idées de Fourier. A tel point qu’Emile Crozet-Fourneyron, dans son discours d’inauguration du monument Dorian à Saint-Etienne le 16 juillet 1905 n’hésite pas à déclamer dans son éloge : « … C’était le Dorian s’éprenant au début, des généreuses doctrines, disons des utopies, si vous voulez, de Fourier, le Dorian sévère à lui seul, si indulgent aux autres, adoré de tous les ouvriers et employés de ses usines. » (La Tribune Républicaine n° 198 du lundi 17 juillet 1905). D’ailleurs, il est très lié à Victor Considérant, principal disciple et héritier spirituel de Charles Fourier. C’est en sa compagnie qu’il effectuera un séjour dans le phalanstère de Condé-sur-Vesgres, en Seine et Oise.

Toutefois, certainement par pragmatisme, Dorian ne fondera pas de phalanstère à Pont-Salomon, bien que le contexte s’y prête particulièrement. Car bien que séduit par les idées fouriéristes, Pierre-Frédéric Dorian est avant tout un industriel et il n’est pas sans connaître les limites de l’utopie : la Colonie sociétaire de la « Réunion », fondée par Victor Considérant en 1852 au Texas, s’avère par exemple rapidement un échec. Pourtant l’inspiration fouriériste est omniprésente à Pont-Salomon : la principale réalisation de Dorian, l’usine de « l’Alliance » construite en 1857 (écho à « la Réunion » de Considérant ?) regroupe dans un même lieu les ateliers et le logement, ouvriers et Directeur se côtoyant intimement. Le reste du village-usine se développera suivant la même dynamique, liant étroitement ateliers, logements, école, mairie, église et lieux de détente entre eux, au sein  d’une même entité : les usines Dorian.

Mais très rapidement apparaissent dans l’organisation de cet ensemble d’autres influences, apparentées cette fois aux idées de Saint-Simon.


L'ascendance des idées Saint-simoniennes

Le  Saint-simonisme envisage le travail comme la réalisation du bonheur des individus, utile pour soi mais aussi pour les autres (philosophie du bonheur industriel). Il repose sur la conception d’une société fraternelle et une hiérarchie sociale basée sur les capacités et le mérite d’une communauté industrielle. Il apparaît en réaction au libéralisme ambiant, profondément destructeur pour les prolétaires (étymologiquement ceux qui ne possèdent que leur force de travail). Le Saint-simonisme propose une amélioration du sort de ces prolétaires, en fondant une nouvelle cohésion sociale honorant le travail et fustigeant l’oisiveté, basée sur la solidarité. Mouvement à connotation religieuse, le Saint-simonisme place le philanthrope au premier rang des chrétiens, ce qui explique l’importance accordée par ce courant social à la prévoyance et la solidarité (Caisses de secours, coopératives, éducation….).

L’influence des idées de Saint-Simon sur Dorian s’impose à Pont-Salomon : dans un cadre d’inspiration fouriériste liant ateliers, logements, école, église et lieux de loisir, se met en place un microcosme où le travail de chacun profite à la collectivité, dépendante elle-même de la prospérité des fabriques. Le philanthropisme se manifeste également, comme l’illustre la création de la coopérative ouvrière « La Gerbe », la caisse de secours, les édifices collectifs (école, église, lavoirs…) ou les diverses donations (par exemple en 1872 lorsqu’il est fait don à la commune de l’église et du presbytère).

Mais si le Saint-simonisme est une idéologie qui séduit et inspire Dorian, cela reste une utopie. Le pragmatisme reprend ses droits à la fin du siècle, et la philosophie du bonheur industriel se mue progressivement en un paternalisme assumé.

 

La mutation paternaliste

Après 1870, l’influence de Dorian s’estompe. L’industriel protestant aux idées avancées a progressivement laissé la main, accaparé par la politique nationale. La famille Binachon prend désormais les rênes du site industriel et de la commune. Ces catholiques ne peuvent qu’être sensibles aux idées de Le Play, estimant le contrôle et l’encadrement (religieux et social) indispensables au bon fonctionnement de l'entreprise. Des règlements se mettent en place, matérialisant cette évolution. Désormais, les relations se construisent sur le modèle familial, instaurant de nouveaux rapports : si le Directeur a la charge et doit veiller au bien être de ses employés comme un père envers ses enfants, ces derniers lui doivent plus que jamais respect et obéissance. Cette évolution se matérialise par la construction, à la veille de la première guerre mondiale, du « château » du Directeur dominant l’usine de l’Alliance alors qu’il habitait jusque là dans une aile de bâtiment tout à fait anodine et ne se démarquant pas des logements ouvriers.

La commune est également prise en main par la direction de l’usine à partir de 1866 et le restera jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale ! Pourtant, en 1865, le premier maire est Jean-Baptiste Boudarel, propriétaire et maître de poste. Mais ce dernier est rapidement mis à l'écart, au profit de Jules Holtzer. A partir de 1870, les maires seront désormais les Directeurs successifs de l'entreprise, tous membres de la dynastie Binachon, et ce jusqu'en 1944.

 

Renaud Aulagner

 

 

Nb : Le lecteur désireux d'appronfondir l'étude du paternalisme dans la région industrielle stéphanoise consultera avec profit l'essai dédié à la politique de logements mis en place par la Compagnie des Mines de Roche-la-Molière et Firminy (en cliquant ici). La philosophie de Le Play y est notamment présentée.