Politique sociale et logement ouvrier

Le logement ouvrier, une mise en application des principes moraux engendrés par la Révolution industrielle ?

l’exemple de la politique sociale de la Compagnie des Mines de Roche-la-Molière et Firminy

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La "ville carbonifère"[1] du XIXe et son cortège de misère sociale fait rapidement prendre conscience de la nécessité de se préoccuper du sort de la main d'oeuvre ; cette sollicitude se trouve alors au centre de toute la réflexion sur l'habitat et les conditions de vie des plus modestes[2]. Médecins hygiénistes, socialistes "urbanistes" et penseurs d'obédience chrétienne constatent de concert la situation et proposent des solutions bien souvent similaires. Aussi est-il très délicat d'attribuer une paternité quelconque à chacune de ces idées ou initiatives, et encore moins de les hiérarchiser. Pourtant, il nous faut bien structurer notre réflexion. Aussi, nous partirons du constat des hygiénistes à partir duquel nous analyserons les principales solutions proposées, dans le but de découvrir quelles furent les véritables inspirations des cadres de la Compagnie.

            À la base, nous rencontrons donc une réaction face aux effets pervers de l'industrialisation. En effet, l'essentiel de la réflexion sur l'urbanisme du XIXe siècle apparaît basée sur la critique de la ville industrielle : l'origine des difficultés rencontrées tient certainement à la pression démographique qui, pesant alors sur les villes, en fait éclater les cadres anciens.[3] Il en résulte généralement un entassement populaire conduisant à un état de délabrement physique et moral frappant durement le prolétariat urbain. Les effets directs de cette situation sont rapidement perceptibles : faible productivité de la main d'oeuvre, épidémies, délinquance provoquent de nombreux débats politiques ou humanitaires. C'est pourquoi, outre les hommes d'Église, de nombreux officiers municipaux, hommes politiques, et surtout médecins et hygiénistes dénoncent chiffres à l'appui la situation. L'une de ces études, en particulier, a un impact décisif : nous la devons à un médecin hygiéniste qui brosse un tableau saisissant de la vie ouvrière durant la première moitié du XIXe siècle, Louis Villermé.[4] Ses enquêtes sont à l'origine d'une prise de conscience inégalée, dont l'illustration la plus représentative est sans conteste la loi N° 9203 du 22 mars 1841, limitant le travail des enfants[5]. Nous pouvons également citer le travail de Benjamin Ward Richardson (1828-1896), médecin anglais dont l'ouvrage Hygeia  (1876)  présente la nécessité pour une cité d'offrir des constructions basses (quatre étages au maximum), bordant des rues larges et aérées, et entourées d'espaces verts.

Il n'est donc pas surprenant que cette préoccupation hygiéniste constitue l'un des leitmotivs des urbanistes[6] et des penseurs sociaux, dont, entre autres, les socialistes "utopistes". À ce titre, on peut noter  cette recherche de la salubrité dans les Phalanstères de Fourier ou de Considérant, mais aussi dans l'Icarie de Cabet. Ebenezer Howard, bien que se rattachant  au modèle culturaliste  accorde également beaucoup d'intérêt à la salubrité de son propre modèle de cité-jardin. En règle général, il est important de rappeler que ce fonds culturel s'avère prépondérant  pour l'ensemble de la politique sociale de la Compagnie des Mines de Roche-la-Molière et Firminy : si elle recherche  et privilégie bien évidemment  son intérêt,  elle accorde  également beaucoup de soins au bien-être de ses ouvriers sans pour autant  être forcément taxée de mauvaise foi.

            Comme nous venons de le noter dans le paragraphe précédent, les théoriciens du XIXe voient leur recherche profondément marquée par la préoccupation hygiéniste. Cependant, chacun crée un modèle particulier, fruit de sa réflexion et de sa propre sensibilité. Lorsque les cadres des Compagnies minières réalisent leurs propres constructions à vocation sociale, ils ont la possibilité de puiser à leur tour (de façon consciente ou non) dans ce fonds, où se mêlent de façon intime utopie et réalisme. C'est pourquoi nous allons maintenant tenter de démêler cet écheveau, afin d'en discerner les principales sources d'inspirations[7] .


             Des emprunts au modèle progressiste ?

                        . Robert Owen (1771-1858) : cette figure marquante du premier socialisme européen devient en 1798 copropriétaire de la fabrique de New Lanark, où il expérimente les réformes sociales que sa connaissance directe de la misère du prolétariat industriel lui avait inspiré.[8]

Pour transformer de façon radicale le comportement et la condition des défavorisés, il émet l'idée de les retirer du milieu qui les influence de façon néfaste, et de les placer dans des conditions propres à  améliorer leur sort. Ce plan devant détruire de façon radicale le paupérisme.

La Compagnie des Mines, en créant ses cités-jardins, tente elle aussi de créer un milieu agissant positivement sur les ouvriers qui y logent.

                        . Charles Fourier (1772-1837) : cet ancien commis de magasin se livre à une impitoyable critique de la société industrielle. Son phalanstère, basé sur l'association, doit être un modèle de salubrité. À l'intérieur de sa ville, il prévoit que chaque maison ait en sa dépendance, en cours et jardins, au moins autant de terrain vacant qu'elle en occupe en surface de bâtiments, et exige qu'elles soient isolées tout  en présentant des façades régulières.

Nous retrouvons là certaines caractéristiques des cités-jardins. [9]

                        . Étienne Cabet (1788-1856) : celui qui fut, d'après Marx, l'inventeur du "communisme utopique", nous a laissé un ouvrage dans lequel il développe la vision d'un socialisme étatique : Voyage en Icarie  (1840). Sa description de la capitale Icara insiste sur les plantations d'arbres le long des rues, ainsi que sur la présence de jardins se trouvant sur le derrière des maisons et abritant "un cabinet" pour les outils de jardinage. Aucune rue ne ressemble à une autre, mais chaque maison est construite selon un plan modèle jugé parfait, prenant en compte jusqu'à l'ameublement, aboutissant à une véritable standardisation. Le règlement régissant la vie des habitants se révèle très strict : interdiction de jeter des ordures dans les rues, de "crayonner" les murs. 

Si nous prenons l'exemple de la cité de Beaulieu, nous retrouvons certains de ces préceptes  : les rues sont  plantées d'arbres d'alignement, les constructions standardisées, et les maisons flanquées d'un appentis abritant les commodités et servant de remise à outils et de clapier. La Compagnie prévoit pour les ouvriers polonais une liste standard de fourniture en mobilier[10] et le règlement intérieur de 1929 insiste lui aussi sur les aspects définis par Cabet.[11]   


            Des emprunts au modèle culturaliste ?

                        . Ebenezer Howard (1850-1928) : nous lui devons l'idée de la cité-jardin (la première fut créée en 1898).  Pour lui, il est essentiel de conjuguer les avantages de la vie en ville (plus active) et ceux de la campagne (beauté, plaisirs des champs), l'homme étant en effet attiré à la fois par "l'aimant-ville" et "l'aimant-campagne". Son modèle de la ville-jardin tente donc de concilier ces deux attraits, en réalisant une cité où la nature est très présente tout en offrant toutes les commodités, et en étant liée à l'activité industrielle.

La cité de Beaulieu,  encore une fois, répond  de  façon étonnante à ces exigences : située en milieu rural, cette cité aux espaces verts nombreux possède son église, ses écoles, ses commerces, tout en étant très proche du lieu de travail des mineurs. Est-ce seulement le fruit du hasard ?

            Cependant, lorsque nous analysons en détail la définition complète de la cité-jardin d'Howard, force nous est de reconnaître que les puristes critiquant cette dénomination à propos des cités ouvrières n'ont pas tout à fait tort : effectivement, si Ebenezer Howard présente bien sa cité-jardin comme associant habitat individuel et équipements de vie, ce qui cadre tout à fait avec notre exemple de la cité de Beaulieu, il la soumet à une construction sociale communautaire, s'appuyant sur une participation à la propriété fondée sur la coopération. En outre, si nous étudions l'oeuvre des autres théoriciens dans le détail, nous observons que là aussi,  aucune des réalisations des Compagnies des Mines ne correspond parfaitement à leurs modèles  (surtout lorsque nous découvrons que le modèle progressiste aboutit au XXe siècle à la réalisation de "la cité radieuse" de le Corbusier, on ne peut plus éloignée de nos cités minières!) Pourtant, il est indéniable que certains aspects de leur réflexion se retrouvent dans les réalisations qui sont l'objet de notre étude. L'explication en est très simple : ces penseurs ont développé des modèles purement théoriques, très rarement réalisables (et réalisés) dans leur globalité. Ce qui est important, c'est que la diffusion de leurs idées[12] a par la suite structuré l'ensemble des réalisations, que leur commanditaire soit public ou privé.

            Pourtant, il est difficile d'affirmer que les cités de  la Compagnie des Mines de Roche-la-Molière et de Firminy soient le fruit d'idées socialistes. En effet,  il est plus vraisemblable de penser que lorsqu'elle met en oeuvre sa politique de logements ouvriers, la Compagnie se conforme plutôt au modèle du paternalisme social qui a marqué le XIXe siècle et débordé sur le suivant. Très remarquée et représentative de cette époque, cette initiative n'est pourtant pas nouvelle : Pierre Jeannin observe en effet  que pour de pauvres méritants d'Augsbourg, Jakob Fugger fonda au XVIe siècle non le traditionnel hospice, mais une cité dans la cité, la célèbre Fuggereï.  Elle regroupait cent six logements indépendants, dont l'occupation n'était pas offerte comme une aumône, car il y avait un loyer symbolique ; ceci lui fait observer  que "  le paternalisme social émerge de la charité médiévale. "[13]  Novatrice mais isolée, cette initiative resta marginale, et il fallut attendre le XIXe siècle et le choc provoqué par les effets de la Révolution industrielle sur la société pour que le paternalisme se répande de façon conséquente dans les pays industrialisés.  

Mais pourquoi privilégier cette filiation plutôt que celle, particulièrement séduisante, suggérée par l'oeuvre des socialistes utopiques ? Il paraît tout d'abord intéressant de noter que les administrateurs de la Compagnie R.M.F., de même que ses actionnaires, sont majoritairement d'obédience Démocrate Chrétienne[14].  Les principes du christianisme, basés en grande partie sur la notion de charité, sont de toute évidence à la source de nombreuses actions menées en faveur des ouvriers. Afin de s'en convaincre, nous nous contenterons de souligner les liens très forts unissant cette Compagnie avec l'Église.[15] Aussi, l'oeuvre charitable d'un religieux arrivé vers 1894 à Saint-Étienne, le Père Volpette,[16] ne dût-elle pas passer inaperçue aux yeux de ses dirigeants.  Frappé par la misère qui règne dans l'agglomération stéphanoise à sa venue, le prêtre commente ainsi dramatiquement et avec une certaine emphase la situation qu’il découvre : " tout allait mal,  industrie, rubans, mines. On  me demandait surtout du travail, mais il n'y avait pas de travail. Je donnais des bons de pain, de viande, de charbon. Mais  je m'aperçus bientôt que ceux qui  me demandaient d'abord du travail revenaient ensuite  demander du pain, s'habituant ainsi à la paresse, et je fis cette triste constatation que l'aumône plus d'une fois démoralise en habituant à demander. "[17] Il cherche alors un moyen de fournir aux ouvriers la possibilité de se procurer par eux-mêmes leur subsistance, sans devenir dépendants d'une aide extérieure. " La lumière lui vint d'un article du Temps[18]. Il apprend donc qu'à Sedan une dame charitable, Mme Hervieu, donne à des ouvriers sans travail un lot de terrain avec des outils et des semences. "[19] Cette inspiration appliquée à grande échelle à Saint-Étienne  répond aux préoccupations du religieux : les premiers jardins ouvriers vont  pouvoir éclore aux alentours de la ville.

Mais il y a plus : il semble que l'idée même d'une cité germe alors dans l'esprit du Père Jésuite, comme le note Louis Théolier : " fils d'une race paysanne,  [il] rêve d'enraciner au sol les nomades de la cité moderne. Car les jardins ouvriers, dans sa pensée originelle, ne furent jamais pour lui qu'un commencement. Il eût voulu créer une cité. Le plan était fait, l'église au centre. Cité Jeanne d'Arc. Dans le cadre municipal, elle eût eu une sorte d'autonomie, ses conseils, ses droits, ses coutumes. J'ajoute que ce plan empruntait beaucoup au livre des Métiers et à la forme des antiques Corporations. "[20] C'est une démarche semblable que nous retrouvons dans la réalisation de " la  cité de Beaulieu, à Roche-la-Molière, au pied même du puits Charles, vaste ensemble conçu comme un véritable village, avec son église, son école, ses dégagements bien tracés, et ses maisons individuelles ou collectives, mais toujours de petite ou moyenne taille, posées dans un cadre de verdure et de jardins qui, du sol, masque le plan régulier que fait apparaître la photographie aérienne. "[21]

 Pourtant, il nous est également difficile d'attribuer à Félix Volpette la paternité exclusive de ce type de réalisation. Effectivement, si le Père avoue lui-même puiser son inspiration dans les principes régissant les anciennes corporations, comment ne pas être tenté d'imaginer qu'il ne fut pas non plus indifférent au bouillonnement intellectuel d'alors sur le sujet ? [22]

            Alors, à qui attribuer une quelconque prépondérance ? Faute de preuves tangibles qui restent à découvrir, si tant est qu'elles existent, le chercheur en est réduit aux conjectures : l'influence des hygiénistes est incontestable ; celle des socialistes utopistes est envisageable, mais uniquement de façon inconsciente maintenant que nous connaissons les sensibilités morales des cadres de la Compagnie ; les réalisations s'inscrivent plus sûrement dans la lignée du paternalisme industriel, mais ce dernier reste impuissant à expliquer tous les aspects du problème : il nous manque donc un lien essentiel propre à cette fusion. Nous pensons pourtant avoir débusqué ce "chaînon manquant"  en la personne d'un homme dont l'oeuvre est aujourd'hui en grande partie tombée dans l'oubli, alors qu'elle eut au XIXe siècle un impact prépondérant : il s'agit de Frédéric Le Play.

            Frédéric Le Play[23] est né le 11 avril 1806 près de Honfleur. Il entre en 1825 à Polytechnique, avant d'être admis en 1827 à l'École des Mines.  Il est successivement assistant au laboratoire de l'École des Mines (1830), adjoint au secrétaire des Annales des Mines (1832), secrétaire de la commission permanente de Statistique de l'Industrie minérale (de 1834 à 1842), secrétaire des Annales des Mines (de 1837 à 1840), Professeur de métallurgie à l'École des Mines (de 1840 à 1856), puis Directeur des mines de l'Oural appartenant au prince Deminoff (de 1845 à 1853). À partir de la Révolution de février 1848, il commence à occuper certaines fonctions plus politiques : membre de la commission du Luxembourg et de la commission pour l'enseignement supérieur, il est également Inspecteur des études à l'École des Mines (de 1848 à 1856) ; en 1851, il est nommé membre du jury de la première exposition universelle (à Londres) ; en 1855 commissaire de l'exposition universelle de Paris et conseiller d'État ; puis il dirige la section Française de l'exposition universelle de 1862 à Londres, est nommé commissaire général de l'exposition universelle de Paris (1867), et enfin, devient Sénateur la même année. Il finit ses jours le 24 avril 1882, après avoir mené une active carrière au cours de laquelle il enrichit l’histoire sociale de multiples publications. Nous comprenons aisément que ses fonctions l'aient amené à côtoyer de nombreuses personnes et à exercer une certaine influence auprès des étudiants des Écoles de Mines[24].

L'essentiel de son oeuvre porte sur la description méthodique et comparée des populations ouvrières et paysannes de plusieurs pays d'Europe.[25] Pour arriver à ses fins, il met au point une méthode d'étude fondée sur l'observation directe des faits sociaux, multipliant les monographies de familles, de communes ou de régions, d'entreprises et d'industries, et fonde une Société savante ayant pour but de développer ces informations. Il conçoit de la sorte une véritable réforme de la société française, tirant profit de son poste de conseiller auprès de Napoléon III. Avant tout morale, celle-ci vise à rétablir la religion, pour permettre la restauration du respect des gouvernants, du patron et du père : on le voit, cette orientation  ne peut que séduire les dirigeants paternalistes de la fin du XIXe siècle, voire de la première moitié du XXe. La nature des idées de Le Play les expose cependant à l'hostilité croissante de la Gauche, car leur conception sociale est totalement antagoniste à toute velléité de collectivisation, mais aussi à celle des libéraux qui s'opposent au patronage patriarcal. Nous comprenons alors mieux l'occultation quasi totale de la science sociale leplaysienne à compter de l'immédiat après-guerre (1945) jusqu'à aujourd'hui[26].

Les indices prouvant la diffusion des idées leplaysiennes auprès des dirigeants de la Compagnie RMF sont multiples : caisses de secours, logements, formation scolaire et continue[27], activités sportives, colonies de vacances constituent autant de preuves de ce type de relations instaurant un état de dépendance des ouvriers à l'égard de leur patron.  En outre, le nom de l'ingénieur des Mines Grüner apparaît plusieurs fois dans l'ouvrage de B. Kalaora et d'A. Savoye[28] en liaison étroite avec les idées le playsiennes : ainsi, Grüner est clairement présenté comme l'un des membres de l'École de Le Play lorsqu'il milite en 1898 pour la reconnaissance du risque professionnel. Comme plus loin les auteurs précisent qu'en 1899 le même Grüner est le secrétaire général du Comité des Houillères de France et l'administrateur du Musée social et de la Société d'économie sociale (qui lance en 1886 une campagne pour la construction d'habitations à bon marché destinée au logement des familles ouvrières[29]), il nous est aisé de mesurer l'importance de la pénétration des idées de Le Play auprès des dirigeants des Houillères.

Quant à la conception de l'École de Le Play à propos de l'urbanisation, B. Kalaora et A. Savoye[30] notent qu'elle est particulièrement attentive aux problèmes de logement dans les régions minières, estimant qu'ils ne peuvent se résoudre que par la construction de véritables cités. Les le playsiens orthodoxes sont par ailleurs convaincus que la solution aux problèmes sociaux peut être trouvée grâce au développement de l'habitat ouvrier, en particulier sur le modèle de la maison individuelle avec un jardin.

Ainsi, parmi tous les penseurs et théoriciens du XIXe siècle, Frédéric Le Play semble être celui dont l'influence semble la plus incontestable sur les réalisations de la Compagnie R.M.F.


            En définitive, et pour conclure cette partie, nous pouvons remarquer que lorsque nous analysons la situation dans son ensemble,  les motivations morales et paternalistes apparaissent complexes et relativement difficiles à cerner. Nous allons toutefois tenter de décomposer la progression conduisant à cette diffusion, afin d'émettre notre hypothèse :

                        - tout d'abord, nous observons que les méfaits de l'industrialisation perceptibles dès le début du XIX ème siècle, provoquent l'émergence de deux grands courants :

                                   . des théoriciens, parfois nostalgiques du monde rural, souvent très critiques envers la manière dont "le progrès" industriel broie l'être humain, imaginent de nouveaux rapports ville/campagne, mais aussi un resserrement des liens sociaux distendus par l'industrialisation.

                                   . certains patrons, paternalistes ou radicaux, estiment de leur côté que la question ouvrière doit avant tout être résolue par une amélioration des conditions de logement, et se penchent sur la mise en place d'habitations à bon marché pour leurs ouvriers.

                        - par la suite, dans la seconde moitié du XIXe siècle, ces deux grands courants se rencontrent, et se fondent dans un hygiénisme volontariste. Ce souci d'ordre spatial et de paix sociale se cristallise dans le modèle de la cité-jardin, qui offre la solution la plus séduisante aussi bien dans le cadre de l'alternative à l'extension anarchique des grandes villes industrielles, que dans celui du logement des ouvriers des industriels privés. Cette interprétation peut alors expliquer que le terme de cité-jardin soit employé indifféremment dans les deux cas.

            Ainsi, il apparaît que le développement de cités ouvrières mis en place par la Compagnie des Mines de Roche-la-Molière et Firminy constitue une symbiose dont l’objectif est de fusionner harmonieusement les intérêts de la Compagnie avec le bien-être de ses ouvriers. 

Pourtant, il  semble qu'une motivation moins avouable joue également un rôle important dans la décision de construire des logements ouvriers agréables : en effet, certains documents issus des archives mêmes des Houillères tendent à prouver l'existence d'une certaine volonté d'encadrer la main d'oeuvre pour mieux la contrôler (en l'attirant par des habitations attrayantes afin de désarmer ses aspirations subversives). Bien qu'aujourd'hui tout le monde soit conscient que les menées paternalistes n'étaient généralement pas dénuées de ce type d'arrière-pensées, cette ombre, sans pour autant remettre en cause les bonnes intentions de la Compagnie, en ternit un peu l'éclat. Aussi est-il nécessaire d'appuyer ces suppositions sur des preuves tangibles, tout en restant conscient que les mentalités de l'époque sont sensiblement différentes des nôtres, et qu'il est par conséquence délicat de porter un quelconque jugement de valeur.  

 Suite consultable dans l'ouvrage ci-dessous (lien dynamique)

 

Extrait de l’ouvrage « Cités minières, cités jardins, essai sur le logement des mineurs par la Compagnie des Mines de Roche-la-Molière et Firminy », Renaud Aulagner, éditions Lulu.com

 



NOTES :

[1] Lewis Mumford.

[2] Nous pouvons  à ce propos nous interroger sur le rôle de l'État : qu'a-t-il mis en place suite à cette constatation ? Pourquoi  la solution fut-elle d'abord apportée par des initiatives privées ?

[3] Londres passe par exemple de  864 845 habitants en 1801 à 1 873 676 habitants en 1841, pour atteindre 4 232 118 habitants en 1891. Pour la même période, le nombre de villes de plus de 100 000 habitants passe de trois à douze pour la France et de deux à vingt-huit pour l'Allemagne, alors que les États-Unis qui n'avaient en 1800 aucune ville de 100 000 h. en abritent vingt-huit en 1890. (Françoise Choay, L'urbanisme, utopies et réalités, une anthologie, Seuil, Paris, 1979).

[4] L. Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie, Renouard, Paris, 1840.

[5] La loi de 1841- Bulletin des lois N°795, Archives départementales de la Loire. (âge minimum : 8 ans, journées de 12 heures maximum, travail de nuit interdit aux enfants de moins de 13 ans.) En 1874, une nouvelle loi renforce celle-ci (Journal officiel du 3 juin 1874), suivie de nouvelles dispositions en 1892 (J.O. du mercredi 2 et jeudi 3 novembre 1892, interdisant notamment le travail souterrain aux filles et femmes, ainsi que le travail en général aux enfants de moins de 13 ans.). Cependant, il faut reconnaître que la loi n'est pas toujours respectée. Ainsi, en 1851, un observateur dénonce l'exploitation des enfants dans les mines de  la commune de Beaubrun (Archives municipales de Saint-Etienne 7F54) En 1892, la loi est toujours aussi difficile à faire appliquer : nous citons pour exemple une lettre du Directeur de la Compagnie des Mines R.M.F. à l'ingénieur principal, datée du 2 janvier 1897 (A.D.L. 15J 2197) : "J'ai l'honneur de vous transmettre le procès-verbal du Contrôleur des Mines et les avis des Ingénieurs des Mines concernant l'accident survenu, le 19 août dernier, au nommé Faurie Claude, remblayeur au Puits Grüner. Faurie est né le 22 août 1878; il n'avait donc pas encore 18 ans  quand il a été blessé. Or il travaillait  la nuit depuis le 7 août, et le gouverneur Payan l'avait déjà fait travailler la nuit du 10 mars au 10 mai 1896 [...] en contravention aux prescriptions de la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants et des femmes.[...] Messieurs les ingénieurs des Mines n'ont pas cru devoir proposer des poursuites judiciaires pour ces deux infractions à la loi du 2 novembre 1892, mais ils ont appelé mon attention sur ces faits. [...] Je vous prie, en outre, de  vouloir bien : 1° rappeler aux ingénieurs divisionnaires les dispositions de la loi du 2 novembre 1892 relatives au travail de nuit et à la déclaration des accidents ; 2° les inviter à faire inscrire sur les contrôles et sur les carnets des gouverneurs et des surveillants le mot "enfant" à côté du nom des ouvriers âgés de moins de 18 ans.[...]"

[6]  Françoise Choay (op. cit.) définit deux modèles, étudiés  plus loin :

            - le modèle progressiste (Owen, Fourier, Richardson, Cabet ou Proudhon, qui proposent comme objectif un "homme accompli". Ce modèle se traduit par un espace largement ouvert, troué de vides et de verdure, principale exigence de l'hygiène (cf. Hygeia de Richardson.). Ce modèle présente cependant l'individu comme étant une unité interchangeable.

            - le modèle culturaliste (Ruskin et W. Morris). C'est ce modèle que nous retrouvons chez E. Howard, père de la cité-jardin. Ici, l'individu retrouve ses particularités propres et chaque membre de la communauté en devient un élément irremplaçable.

[7] Les informations de cette partie sont essentiellement tirées des ouvrages suivants :

            -  F. Choay, L'urbanisme, utopies et réalités, une anthologie, Éditions du Seuil, Paris, 1979

            - R. Fishman, L'utopie urbaine au XXe siècle, Éditions Pierre Mardaga, Bruxelles, 1979

[8] À 10 ans, il travaillait dans une fabrique de coton, et à 19 ans, il dirigeait une filature de  Manchester.

[9] Nous pouvons en outre préciser que les doctrines de Fourier comme celles de Saint-Simon, ont sans conteste pénétré notre région : Frédéric Dorian (1814-1873), célèbre industriel de la vallée de l'Ondaine, en fut profondément marqué. Cet homme épris jusqu'à sa mort du bonheur de ses semblables et qui accueillit Zola lorsque ce dernier prenait des notes pour son roman Travail (voir bibliographie), fit en effet plusieurs séjours dans des phalanstères et organisa le développement du village-usine de Pont-Salomon, berceau de ses fabriques de faux, selon ces principes.

[10] A.D.L. 15 J 445.

[11] A.D.L. 15J  1879.

[12] Au départ réservée à un cercle restreint, la diffusion de ces théories a ensuite profité de conditions favorables de réalisation (capitalisme industriel et philanthropie sociale).

[13]Pierre Jeannin, Les marchands au XVIe siècle, Paris, Seuil, 1975.

[14] Il est  frappant  de noter pour la région de St.-Étienne la différence de politique entre  les Mines de la Loire, Radicales Socialistes, pour qui le logement social n'est que d'un intérêt secondaire, et la Compagnie de R.M.F., Démocrate Chrétienne, qui  y attache une plus grande importance et se lance dans une véritable entreprise de  construction de cités minières.

[15] Église de Beaulieu, écoles libres,...

[16] Le Père Félix Volpette est né le 2 octobre 1856 de parents cultivateurs très aisés de Saint-Rémy de Chargnat, dans le Puy-de-Dôme. En 1876, à 20 ans, il devient novice et se consacre lors de Noël  1878 à la Compagnie de Jésus. Fondateur des jardins ouvriers, il meurt à Saint-Étienne le 21 septembre 1922.

[17] Louis Théolier, L'homme noir chez les hommes noirs,  139 p. Paris, Éditions SPES, 1930.  p. 44.

[18] Journal de l'époque.

[19] Op. cit. p. 46.

[20] Op. cit. p. 47. 

[21] Jean Merley, La mine dans le paysage stéphanois, catalogue de l'exposition, Saint-Étienne, Maison de la Culture, mars 1979.

[22] Le Père Volpette est peut-être sincère, mais il est également possible qu'il  préfère se réclamer de principes abolis par la Révolution Française plutôt  que de penseurs contemporains,  dont certains sont  à l'origine des mouvements socialistes.

[23] Cf. l'ouvrage fondamental de Françoise Arnault, Frédéric Le Play, de la métallurgie à la science sociale, Presses Universitaires de Nancy, 1993, et celui non moins important de Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés, Le Play et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Champ Vallon, Seyssel, 1989.

[24] B. Kalaora estime que "l'École de Le Play fait partie intégrale du patrimoine culturel des ingénieurs qui, autrefois, ont noué de nombreuses relations avec elle " (op. cit. p.75).

[25] Frédéric Le Play, Les ouvriers Européens.

[26] Certaines orientations du Régime de Vichy entachèrent évidemment l'oeuvre de Le Play : la devise "Travail-Famille-Patrie" comparée à la préoccupation leplaysienne en faveur de  l'autorité du Père  eurent tôt fait de  présenter  l'auteur des "ouvriers européens" comme un précurseur du Maréchalisme, le vouant pour plus de quarante ans aux limbes de la  pensée sociale.

[27] L'éducation est jugée par l'École de Le Play comme essentielle  à l'inculcation des valeurs familiales et sociales.

[28] Op. cit. pp. 62, 145 et 147.

[29] À noter qu'en 1889, lors de l'exposition universelle de Paris, se réunit le premier congrès des Habitations à Bon Marché, propageant l'idée de l'amélioration du logement comme moyen de réforme sociale.

[30] Ibid. p. 162.